Une frontière n’est pas une limite, c’est une ressource. Raisonné à l’échelle nationale, le bassin liégeois est une périphérie : il est loin de Bruxelles, loin d’Anvers, loin des centres de décision. Raisonné à l’échelle eurégionale, il est un centre : un jeune de Herstal vit à trente minutes de Maastricht et à quarante minutes d’Aix-la-Chapelle ; un jeune de Mouscron vit à vingt minutes de Lille et de Courtrai. Le même jeune, selon la carte que l’on déplie devant lui, est soit un habitant d’une région en difficulté, soit l’habitant d’un bassin de vie de quatre millions de personnes. Ce n’est pas la géographie qui a changé : c’est le logiciel politique qui doit changer.
Le déséquilibre entre nos deux versants de frontière est une chance, pas une fatalité. D’un côté, des jeunes qui cherchent un premier emploi et un bassin où la demande d’emploi atteint 21,6 %. De l’autre, des entreprises qui ne trouvent pas les profils dont elles ont besoin et une population active qui diminue. Aucun plan de relance, aucune aide à l’embauche ne peut produire aussi vite un tel gisement d’opportunités : ces emplois existent déjà, ils sont à quarante kilomètres, et ils ne demandent qu’à être occupés.
La mobilité lointaine est un privilège social ; la mobilité de proximité est une chance accessible à tous. L’Erasmus classique suppose un semestre à l’étranger, un logement, une avance de trésorerie, un capital culturel et familial. Il bénéficie très majoritairement aux étudiants du supérieur issus des milieux les plus favorisés. L’élève du qualifiant, l’apprenti, l’alternant, le jeune qui travaille le week-end pour financer ses études en sont exclus de fait. Une mobilité de deux à quatre semaines à quarante kilomètres change radicalement l’équation : elle ne suppose ni déménagement ni rupture familiale, elle est compatible avec le rythme de l’alternance, elle coûte une fraction d’une mobilité longue et elle est réversible. Démocratiser la mobilité européenne, ce n’est pas l’allonger : c’est la rapprocher.
Une première expérience transfrontalière crée un réflexe durable. Les effets d’une mobilité courte sont documentés : progression linguistique rapide en contexte professionnel, acquisition de compétences techniques et interculturelles, gain de confiance, élargissement du réseau. Mais l’effet principal est ailleurs : le jeune qui a effectué un stage à Heerlen à dix-sept ans saura, à vingt-trois ans, qu’il peut y postuler. Le premier franchissement est le plus difficile ; il conditionne tous les suivants.
Il y va aussi de l’attractivité et de la rétention de nos talents. Les régions frontalières perdent leurs diplômés au profit des métropoles nationales, faute de perspectives de carrière perçues. Ouvrir à nos jeunes l’ensemble du marché eurégional, c’est leur offrir la profondeur de carrière qui les retient chez nous – et c’est rendre notre territoire attractif pour les jeunes néerlandais, allemands et français dont nos entreprises ont besoin.
Le coût est faible, l’inertie est le vrai problème. Tout existe déjà : les structures (GECT Euregio Meuse-Rhin, Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai), les financements (Erasmus+, Interreg, FSE+), les opérateurs (Forem, VDAB, Arbeitsamt de la Communauté germanophone, UWV, Bundesagentur für Arbeit, France Travail), les réseaux (EURES, points d’information frontaliers). Ce qui manque n’est pas l’argent : c’est un pilotage politique, des objectifs chiffrés, une évaluation et une visibilité auprès des premiers concernés. Il ne s’agit donc pas de créer une dépense nouvelle, mais d’exiger un meilleur rendement de dispositifs déjà financés.
C’est enfin une exigence libérale. La liberté de circulation n’a de valeur que si elle est praticable. Un droit que l’on ignore, ou qu’une accumulation de formulaires rend inutilisable, n’est pas un droit : c’est une déclaration d’intention. Défendre l’Europe concrètement, c’est faire tomber les frictions administratives qui séparent encore un jeune Liégeois d’un emploi situé à trente minutes de chez lui.
Par conséquent, la mobilité transfrontalière des jeunes ne peut plus être traitée comme un supplément d’âme de la politique européenne : elle doit devenir un axe structurant de nos politiques d’enseignement, de formation et d’emploi, assorti d’objectifs chiffrés, d’un calendrier et d’une évaluation publique.